Martyrs avait créé le buzz au Festival de Cannes lors de sa présentation hors compétition, il s'est récemment vu subir une interdiction au moins de 18 ans par le Comité de classification, et sa sortie ciné, tout simplement repoussée, voire annulée.
Pour le blog BAP, Mr Blue Sky a pu avoir une interview de celui dont le film est au coeur de toutes les polémiques : Monsieur Pascal Laugier !
1/ BAP : Quatre ans qu'on n'avait plus entendu parler de vous depuis Saint-Ange, c'est vraiment long ... qu'avez vous fait pendant ce temps là ? |
Pascal Laugier :
C'est gentil de dire que ça vous a paru long. Mais en fait, après une période de déprime suite à l'incompréhension qu'a suscité SAINT ANGE auprès d'une partie du public, je n'ai pas arrêté de travailler. J'ai écrit un scénario de long-métrage, THE TALL MAN, que je ne ferai sûrement pas dans l'immédiat car le thème de l'histoire ressemble trop à un film sorti récemment, mais c'est un beau projet que je garde patiemment dans les tiroirs. Et puis l'opportunité de faire un film d'horreur est arrivée via Manuel Alduy de Canal+, il fallait aller vite, j'ai donc écrit le film en quelques mois et les choses se sont enchaînées.
2/ Des films tels que Martyrs ou Saint-Ange sont-ils durs à monter en France ? |
C'est assez ambivalent. D'un côté, on peut se dire que c'est plus facile aujourd'hui car, il y a à peine quinze ans, il aurait été absolument impossible de monter des projets de films fantastiques. Les choses s'ouvrent un peu, c'est aussi un truc générationnel. Un certain nombre de gens qui ont grandi avec les films de John Carpenter et Dario Argento sont aujourd'hui en place dans les studios et autres organismes de financement, ils sont aussi devenus producteurs, ils sont plus ouverts et ont des goûts plus éclectiques que ceux de la génération précédente.D'un autre côté, la France n'a toujours pas intégré l'idée "du genre", je veux dire, à échelle industrielle. Les films de genre qui se montent sont toujours des formes de miracle... C'est encore expérimental, au coup par coup... Et il y a encore beaucoup de décideurs puissants du cinéma français qui détestent ça et n'ont aucune envie que ça deviennent une réalité. Sans parler de l'influence chaque année plus lourde et plus concrète des chaines de télévision sur le fait de produire tel film et pas tel autre. En clair, on produit des dizaines et des dizaines de comédies dont beaucoup ne fonctionnent pas, et ça ne met pas le genre de la comédie en cause. En France, on produit du bout des doigts deux films d'épouvante, ils se plantent, et on dit : « Voyez, le public ne veut pas de ça ! » C'est une immense escroquerie intellectuelle, à mon avis !
3/ Dans vos deux films, les héroïnes sont des femmes, est-ce un hasard ou y'a t'il une thématique particulière derrière ce choix ?
Je ne suis pas conscient de ma thématique, s'il y en a une, Dieu merci ! Non, plus simplement, quand j'attaque l'écriture d'un film, je me sens chargé d'un certain nombre de choses en moi, qui sont là pour des raisons qui me sont inconnues, et je déroule l'histoire en fonction de mes urgences personnelles... Je veux dire qu'il me faut un certain temps pour me rendre compte que ça va encore parler de jeunes femmes névrosées, de folie, d'univers sombre, etc. Et puis parler des femmes, c'est aussi un moyen de passer du temps avec elles sur un plateau, et c'est quand même plutôt chouette la compagnie des jolies filles... Et puis, je l'ai dit souvent, mais je ne me suis jamais remis d'une image que je qualifierais de "primitive" pour moi : Mia Farrow, époque cheveux courts, dans Rosemary's Baby ou Le Cercle Infernal... C'est l'héroïne fantastique absolue pour moi... Et les femmes de Dario Argento... Encore et toujours Dario Argento... Le cinéma italien... Le seul, pour moi, qui ait jamais vraiment compté, si vous voulez la vérité...
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4/ Comment Martyrs a été accueilli à Cannes ? Le film sera t'il diffusé à travers le monde ?
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Il y a eu deux projections du film au marché, puisque le film a été refusé par toutes les sélections. Je sais que Thierry Frémeaux [NDLR : Délégué Général du Festival de Cannes] le voulait pour "Un certain Regard", mais il était plutôt isolé dans son propre comité et n'a pu l'imposer. Les projections du marché ont été décidées par mon distributeur au dernier moment, je n'étais même pas à Cannes... La première n'a pas été annoncée, il n'y avait qu'une petite cinquantaine de personnes... Qui ont suffisamment fait buzzer ce qu'il avait vu pour que la deuxième, à ce qu'on m'a dit, était remplie. Je crois que le film a fait beaucoup de bruit là bas. Didier Allouch [NDLR : Journaliste pour Canal + et Mad Movies] m'a appelé pour me dire que c'était le film dont on parlait le plus sur la Croisette... J'ai reçu pas mal de témoignages de gens qui ont été bouleversés par le film, ça m'a fait chaud au cœur. D'autres ont quitté la projection avant la fin en hurlant au scandale, me traitant de fasciste, de misogyne, que sais-je encore... La plupart sortaient hagards, sur les rotules, ne comprenant pas très bien ce à quoi ils venaient d'assister... Ils mettaient du temps à pouvoir en parler... C'est normal, le film est très particulier, même pour ceux qui connaissent le genre par cœur... Les ventes internationales sont excellentes... Nous en sommes à presque quarante pays, ce qui est très rare pour un film en langue française. Les frères Weinstein l'ont acheté pour les USA, mais je sais que Bob Weinstein a essayé de le regarder dans l'avion du retour de Cannes et a arrêté au bout de trente minutes en disant que c'était trop violent pour lui ! Cet homme qui a commencé sa carrière en écrivant et produisant Carnage (The Burning) un slasher ultra-gore et bien malsain ! C'est assez marrant quand même...
5/ Etiez vous fan de films de genres durant votre jeunesse et quelles sont vos références ?
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Le cinéma fantastique, au sens large, est celui qui a vraiment cristallisé ma passion pour les films. La découverte de Profondo Rosso, sur la vieille cassette VIP au montage raccourci, c'est un choc dont je ne me suis jamais remis. C'était tellement nouveau, tellement inspiré, tellement excitant... Il y a eu bien d'autres chocs, à une époque adolescente où vous êtes une éponge et où vous bouffez de tout. C'est plus tard que vous commencez à structurer votre rapport au cinéma, à comprendre ce que vous aimez le plus, ce que vous n'aimez pas, à essayer de le penser, de le formuler, à faire des recoupements...Et puis John Carpenter, ça vous amène à Howard Hawks et vous élargissez vos perspectives, vous découvrez le cinéma classique.
James Whale, que vous découvrez au départ pour les Frankenstein, ça vous amène à Fritz Lang, Val Lewton, puis arrive Hitchcock... Dario Argento, ça vous amène à Werner Herzog, puis à Peter Weir et ainsi de suite... Comme toutes les cinéphagies, ça commence dans un grand bordel, et puis vous reconstituez les pièces du puzzle... Aujourd'hui, j'ai beau aimer des milliers de films représentant des cinémas totalement différents, voire antagonistes, passer moins de temps sur les séries B d'horreur et plus sur ce qui me reste à découvrir, mon amour filial pour le cinéma fantastique de mon enfance est absolument intact.
6/ Comme de nombreux réalisateurs français avez vous été courtisé par des producteurs américains ?
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Après SAINT ANGE, j'ai effectivement été contacté par une grosse agence américaine. Et, comme tout le monde, je n'ai reçu que des scénarios minables. Le genre de truc qui circulaient à Hollywood depuis des mois, voire des années, et qu'aucun cinéaste américain ne voulait faire.Les américains n'ont pas besoin des français pour faire de bons films. Nous, on va là-bas pour faire leurs poubelles. Faire le travail ingrat, des films pour lesquels ils nourrissent eux-même le plus profond mépris, mais qu'ils sortent parce-qu'il y a un marché, parce-que ça ramène du cash. Depuis la projection de MARTYRS, ça recommence. On m'appelle, on me demande de venir à Los Angeles (à mes frais, bien entendu !) et devant mon refus désillusionné, on m'envoie des scripts médiocres. Je ne désespère pas trouver le bon petit projet, où bien d'y amener un projet à moi, mais c'est loin d'être fait.
7/ Suite à la "polémique" entourant Martyrs avez vous été surpris du soutiens des journalistes, des réalisateurs ainsi que des nombreux cinéphiles ?
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Je suis de nature très pessimiste, un rien paranoïaque, donc oui, cette mobilisation aussi inattendue que spontanée m'a beaucoup touché.Ca prend des proportions qui me dépassent largement, j'ai même entendu dire que certains étaient en train d'organiser une manif devant le ministère de la culture ! En tout cas, c'est la preuve qu'en France, un certain nombre de gens détestent qu'on leur dicte ce qu'ils doivent ou ne doivent pas voir. Ils en font une affaire de principe, car la plupart n'ont pas encore vu le film, et je crois qu'ils ont raison, car à terme, ça signifie qu'un cinéma hors des sentiers battus aura de plus en plus de mal à se faire. Et l'idée d'un cinéma tout entier soumis aux règles du prime time, un cinéma qui fasse là où on lui dit de faire, au prétexte du réalisme économique et de l'asservissement à la pensée dominante, au goût majoritaire, c'est quand même atroce ! L'obsession du "plus petit dénominateur commun", c'est le truc de la télévision, pas du cinéma. La salle, j'en ai l'intime conviction, doit être encore un espace de liberté et d'expérimentation, un endroit d'où vous pouvez ressortir secoué, interrogé, traversé d'émotions intenses et contradictoires, voire déplaisantes. Soit l'exact contraire de la télé qui ne fait que prêcher un catéchisme, de l'histoire bien édifiante, écrite pour des enfants, d'où est dégagée toute réalité "d'expérience humaine" dans ce qu'elle a de complexe et d'indicible. C'est pour ça que la télé ne supporte pas les longueurs, les silences. Enfin, Serge Daney l'a dit et écrit, je renvoie à ses entretiens filmés (sortis en DVD) qui sont absolument extraordinaires. En tout cas, je crains que le cas MARTYRS emmerde sérieusement les futurs projets d'horreur, que ça soit un handicap de plus pour les prochains cinéastes de genre, et ça, ça me préoccupe beaucoup, car ce n'était vraiment pas mon intention. En même temps, il était grand temps de l'ouvrir, car ça faisait un moment que c'était dans l'air. On sentait la crispation, le retour à une époque terriblement régressive. Ca touche d'autres arts que le cinéma, évidemment. C'est sûr qu'on a connu période plus détendue... Les quelques agacés des forums qui critiquent le fait qu'on l'ouvre, vraiment, je ne les comprends pas. Et redisons-le : un film interdit au moins de 18 ans n'a à peu près aucune chance de sortir normalement. La commission de classification le sait pertinemment, elle le fait à dessein. Donc, le moins de 18 ans n'est pas une classification mais une sanction. C'est une censure qui ne dit pas son nom. Il y a donc de l'idéologie derrière ça : L'idée qu'un film doit être enterré. Est-ce que ça me surprend ? Est-ce que je joue les pleureuses ? Absolument pas. Mais c'est pas pour ça que je ne dois pas informer de ce qui se passe, faut pas déconner. Si ça ne choque pas les fans de films d'horreur, c'est qu'ils ont perdu tout espoir et qu'ils se sont résignés à voir ce qu'ils aiment, chez eux, sur leur home cinéma. Pas moi. Rappelons qu'en France, il n'y a pas de marché du direct to dvd. Le marché est trop petit pour ça. C'est toujours un accident industriel qu'un film français ne passe pas par les salles, ce n'est pas viable économiquement, même si on vend 50 000 disques. Ca veut donc dire, à très court terme, que les producteurs cesseront totalement de produire ce genre de films. Tout le reste, c'est du bavardage de gens qui ne savent pas très bien de quoi ils parlent. Après, ceux qui n'en ont rien à foutre que la France essaye de produire du cinéma différent, au prétexte que les films sont nuls, que les espagnols sont meilleurs, etc., je les invite à continuer à rester derrière leurs claviers, planqués sous leurs pseudonymes.
8/ Quels sont vos futurs projets ?
J'ai recommencé à travailler. C'est beaucoup trop tôt, évidemment, pour en dire quoi que ce soit. |
9/ Dernière question ; vous pourriez nous faire profiter d'une séance privée de Martyrs ?  Je crois que mon producteur est en train d'organiser une avant-première, à Paris, au mois de juin. La date ne va tarder à être communiquée. C'est assez symbolique, en fait. Juin est le mois où le film devait sortir. |
Merci de votre gentillesse et d'avoir répondu longuement à nos questions.Interview réalisé par Mr Blue Sky (C.H.)

L'histoire de Martyrs : Milieu des années 70, quelque part en France, une petite fille, Lucie, est retrouvée dans un état physique catastrophique. Elle avait disparu quatorze mois plus tôt. L'endroit de sa séquestration s'avère être une chambre froide d'un abattoir désaffecté. Aucune trace d'abus sexuel. Les raisons de son enlèvement restent mystérieuses. Quinze ans plus tard, Lucie n'a qu'une idée en tête: retrouver ses bourreaux et comprendre les raisons de son calvaire. Aidée par Anna, une amie inséparable rencontrée à l'hôpital pour enfants où elles étaient placées depuis, Lucie, qui n'a plus toute sa tête, croit avoir retrouvé ses ravisseurs et décide de se venger.